Maisons-Laffitte
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Graves menaces

pour le château de Maisons

(1877-1905)

 
Conférence au château de Maisons le 3 avril 2005
par Jacques MAREC,
Président de la Société des Amis du Château de Maisons
 

   

 

Pendant presque deux siècles, le domaine de Maisons a conservé un aspect conforme à sa conception d'origine.
Malgré les aléas de la transmission de propriété, malgré l'évolution des goûts, des styles, des modes de vie, malgré les risques de dégradation qui peuvent être ceux dus à l'âge ou évènements de l'histoire, le Château et le domaine de Maisons ont été épargnés et sauvegardés dans leur conception initiale : celle réalisée par François Mansart au 17ème siècle.

C'est donc au 19ème siècle que tout bascule : A partir de 1833, en effet, le domaine de Maisons subit de profondes transformations qui résultent de la décision de Jacques Laffitte, de morceler le grand parc du château.

Mais c'est surtout à partir de 1877, date correspondant à un transfert de propriété, qu'apparaissent de graves menaces pour le château et pour son environnement.
A partir de cette date, l'environnement immédiat du château se trouve gravement atteint par la spéculation immobilière, et cette évolution ira jusqu'à menacer l'existence même du château puisqu'en 1904 est annoncée la démolition prochaine du monument.

 

La physionomie du domaine en 1877

La physionomie du domaine de Maisons en 1877 est pratiquement celle qui résulte des modifications réalisées par Jacques Laffitte 40 ans plus tôt.
On peut la définir en donnant 3 caractéristiques :

1ere caractéristique : Le morcellement du parc
A partir de 1830, Jacques Laffitte traverse de sérieuses difficultés financières : faillite de sa banque, la Société d'escompte, et faillite personnelle.
Laffitte, profitant en 1831 de ses fonctions de Ministre des Finances et de Président du Conseil, se fait prêter des sommes très importantes par la Banque de France. Celle ci accepte de lui accorder un prêt mais avec garantie sur ses biens personnels.
Lorsqu'il quitte le gouvernement, il ne parvient pas à rembourser ses dettes et la Banque de France, après lui avoir accordé des délais, fait saisir son hôtel particulier de la rue d'Artois à Paris.
Mais cela ne suffit pas et Laffitte, qui doit toujours de l'argent à la Banque de France, craint une saisie de son domaine de Maisons.
Il avait pensé le vendre, mais, devant la difficulté pour trouver un acquéreur, il a alors l'idée de le diviser en parcelles de terrains pour vendre celles-ci à des acquéreurs qui se feront construire des maisons.

C'est un ensemble de 306 ha sur un parc de 476 ha qui se trouvé aliéné dans le cadre de la grande opération immobilière menée par Jacques Laffitte. Celui-ci a voulu réaliser une sorte de ville composée de maisons de campagne sur le modèle anglais des cités-jardins.
Cet ensemble appelée " la colonie " ou " la colonie Laffitte " comprend :
- un espace de 170 ha divisé en parcelles de terrain d'au moins 1700 m2 destinées à la construction de maisons individuelles.
- une surface de 136 ha constituée de parcelles boisées non constructibles, de squares et d'espaces réservés à la voirie. Dans cette superficie, Laffitte a crée une série de nouvelles allées et avenues afin de faciliter l'accès aux différentes parcelles.

Pour faciliter l'acquisition des parcelles de terrain, Laffitte a même consenti à ses acquéreurs des conditions avantageuses de crédit et il a cherché à attirer les acquéreurs par une campagne publicitaire.
Il a même présenté cette opération immobilière comme un acte philanthropique consistant à offrir à tous la possibilité de devenir propriétaire. Un " album-réclame " d'Edouard Pingret, inspiré par Laffitte, présente ainsi l'opération immobilière :
" ... La propriété est la plus douce des jouissances ; c'est elle qui attache au pays ; c'est une belle et patriotique action que de mettre la propriété à la portée de tous... "

Des villas ont été construites, peu à peu, dans le parc. Mais l'opération immobilière n'a pas eu tout le succès attendu.
Henri Nicolle, contemporain de Laffitte, avait d'ailleurs eu ces propos ironiques au sujet des villas de la " colonie Laffitte " lorsqu'il écrivait :
" …Ces petites maisons qui ressemblent, pour les esprits moroses, aux concessions à perpétuité d' un Père Lachaise des vivants…".

A la mort de Laffitte en 1844, un certain nombre de parcelles n'avaient pas encore trouvé d'acquéreur.
Il a fallu attendre le second Empire pour que toutes les parcelles soient vendues.
Durant cette période, de nouvelles villas, plus luxueuses, sont construites sur les parcelles restées disponibles.
Le parc de Maisons-Laffitte est devenu progressivement un lieu de villégiature pour la haute bourgeoisie parisienne.

Malgré la construction des villas et le développement de la voirie, l'apparence du parc, en 1877, est encore globalement préservée. Ceci pour trois raisons :
- D'abord : les grandes avenues et les perspectives initiales conçues par Mansart ont été respectées.
- Ensuite : Laffitte a eu la sagesse de maintenir dans le parc une surface importante réservée à des espaces boisés non constructibles.
- Enfin : les acquéreurs devaient se soumettre à des obligations très strictes contenues dans un cahier des charges de 1834. Ils devaient, notamment :
- bâtir leurs maisons en retrait par rapport aux allées et aux avenues
- ne clore les propriétés qu'avec des haies ou des grilles.

Ainsi, en 1877, pouvait-on avoir encore l'illusion d'un parc demeuré intact malgré les transformations importantes réalisées par Jacques Laffitte.

2ème caractéristique : La destruction des dépendances du château
Lors de la réalisation de son projet immobilier en 1833, Jacques Laffitte a fait détruire certaines dépendances du château : les pavillons de l'Entrée du Roi, l'orangerie et surtout les écuries.
Il s'agissait de somptueuses écuries construites par Mansart et situées sur la partie gauche de l'avant-cour du château.
La démolition des écuries est annoncée et expliquée au public par l'intermédiaire du journal de Laffitte, " l'édile de Paris " (5 novembre 1833).
Jacques Laffitte a voulu se justifier de la destruction des écuries par son souci de faciliter aux acquéreurs la construction de leurs villas dans le parc.
En 1877, le château a ainsi perdu la plus grande partie de ses dépendances.

D'autres modifications ont été réalisées par Jacques Laffitte dans la cour du château. Les balustres qui délimitaient la cour en la séparant de l'avant-cour ont été démolis et les douves qui entouraient la cour du château ont été comblées.
Ces modifications ont eu pour effet de réunir désormais la cour et l'avant-cour du château.
Elles ont mis fin à la conception initiale de la cour du château réalisée par Mansart au 17ème siècle.
Thomas de Colmar, le propriétaire du domaine de Maisons qui a succédé à Laffitte, n'a pas apporté d'autre transformation dans l'environnement immédiat du château.

3ème caractéristique : Le domaine se réduit à un petit parc
La succession de Jacques Laffitte a entraîné le démembrement du grand domaine de Maisons.
En 1877, le domaine se réduit à un petit parc de 33 ha que Jacques Laffitte et, après lui, Thomas de Colmar, ont voulu préserver autour du château.
Laffitte avait réalisé, dans le petit parc, un jardin anglais.
En 1854, Thomas de Colmar, a fait redessiner les jardins du petit parc par le grand paysagiste Duvilliers-Chasseloup.

L'apparence du petit parc nous est présentée grâce à un plan publié dans un numéro de la revue horticole ( 1858 ) :
- Au nord, l'entrée du château avec ses deux pavillons s'ouvre sur une immense pelouse qui constitue l'avant-cour. Au milieu de celle-ci se trouve un bassin. Deux grandes avenues latérales plantées de marronniers longent les deux côtés de la pelouse.
- De chaque côté du château, des plates bandes couvertes de fleurs.
- Au sud, une autre pelouse encadrée dans des parterres et des plates bandes. Au centre de celle-ci se trouve un autre bassin orné de huit vasques.
- Le reste du petit parc est un jardin paysager anglais avec des allées sinueuses, des pelouses, des pièces d'eau, alimentées par des cascades et parsemées d'îlots et de presqu'îles, des fabriques, des chalets, des kiosques, et des glacières.

Ainsi apparaît le domaine de Maisons en 1877 :
- Le grand parc profondément marqué par les transformations réalisées par Laffitte, dés 1833.
- Le château, privé de ses dépendances mais encore protégé par un petit parc malgré le démembrement du domaine à la succession de Laffitte.
A partir de 1877, la situation se dégrade. Les menaces se précisent.


   

 

Les effets de la spéculation immobilière

La période 1877 - 1904 marque le triomphe de la spéculation immobilière : Le domaine tombe entre les mains de propriétaires qui se comportent en hommes d'affaires, peu soucieux de la protection du patrimoine, et qui cherchent à tirer le meilleur parti financier de leur acquisition.
La progression de la spéculation immobilière s'effectue en deux temps.
Dans un premier temps, elle s'attaque au petit parc du château. Dans un deuxième temps, elle menace directement le château dont la démolition est annoncée.

1er Acte : A partir de 1877, la spéculation s'attaque au petit parc
Thomas de Colmar meurt en 1870.
Sa veuve conserve le domaine jusqu'à sa mort en 1874. A la disparition de celle-ci, le domaine reste en indivision entre plusieurs héritiers. Puis ceux-ci décident de le vendre.
La vente est réalisée en 1877 au profit de Vassili Tilmanovitch Grommé, de nationalité russe. Il est artiste peintre.
Il acquiert le domaine le 28 juillet 1877 pour le prix de 800 000 F payables par tranches échelonnées jusqu'en 1883.

On pouvait légitimement penser qu'un artiste peintre, de surcroît membre de l'Académie des Beaux Arts de St Petersboug, apparaîtrait sensible à la beauté architecturale du château et qu'il aurait à cœur de préserver le monument et son environnement. Mais ceux qui ont pensé cela se sont lourdement trompés.

Le peintre-propriétaire Grommé ne manifeste pas beaucoup d'intérêt ni pour le château ni pour son environnement. Par contre, il apparaît très soucieux de rentabiliser la propriété qu'il vient d'acquérir. Dès la signature de l'acte de vente, il décide de réaliser un lotissement dans le petit parc sur une surface importante de terrain, située au Nord et à l'Est du château.
Dans ce projet, onze grands lots, destinés à être découpés en parcelles, sont délimités sur une surface d'environ 10 ha. Le château, avec un parc réservé considérablement réduit (18 891 m2), constitue le 12ème lot de ce lotissement.
L'ensemble de ce lotissement est dénommé " Villa du château ". Et il est prévu d'irriguer le petit parc par une série de rues et d'avenues pour assurer la desserte des lots.

Pour la réalisation de son projet, le propriétaire a besoin de gagner du terrain sur les abords immédiats du château. Il procède donc à d'importantes transformations de l'entrée et de la cour du château :

1ère transformation : Les pavillons d'entrée
L'entrée du château était constituée de deux pavillons jumeaux construits par Mansart en 1651, les pavillons des gardes, qui marquaient le début de l'immense avant-cour du château.
Chaque pavillon était percé d'un large passage fermé par une grille. L'obligation de passer par ces pavillons latéraux pour pénétrer dans l'avant-cour et dans la cour libérait l'axe du château et cette conception offrait une immense perspective.
Grommé fait démolir les deux pavillons de l'entrée.

2ème transformation : L'avant cour du château
Grommé supprime l'avant-cour du château. Il récupère ainsi une importante surface de terrain pour son lotissement.
De ce fait, il n'y a plus d'espace suffisant ni pour protéger le château de l'environnement urbain, ni pour assurer sa mise en valeur dans un cadre de verdure. Il ne reste plus que la cour d'honneur (déjà modifiée par Laffitte).

3ème transformation : La cour d'honneur
Grommé fait entourer la cour d'honneur d'un mur surmonté de grilles.
La grille installée sur le mur d'appui et le portail d'entrée datent du 18ème siècle. Ils proviennent du château de Mailly, en Picardie.
Il fait fermer la cour d'honneur au niveau des anciens fossés que Laffitte avait fait combler.
Ainsi le mur et les grilles ont pour effet d'enfermer le monument et la hauteur des grilles de casser la perspective.
Ces modifications suppriment une disposition architecturale essentielle voulue par François Mansart.

4ème transformation : La création d'un réseau de rues
La réalisation du lotissement dans le petit parc du château nécessitait la création de nouvelles voies pour faciliter l'accès à chacun des lots et à chacune des parcelles.
Des rues et avenues sont tracées aux abords immédiats du château :
- l'avenue du Château, nommée plus tard avenue du Général Leclerc, qui part de l'entrée du château,
- l'avenue Carnot, prolongeant la rue de l'église, perpendiculaire à l'avenue du Château et qui passe immédiatement devant les grilles du château.
Le lotissement s'étendait de l'avenue Eglé à l'avenue Carnot et de l'avenue du Château à l'avenue Talma.
D'autres avenues sont tracées : l'avenue Belleforière, l'avenue Nicolas II, l'avenue Puget ou l'avenue Alexandre III.

Moins d'un mois après l'acquisition de la propriété, les premières parcelles sont déjà vendues dans l'avenue du Château. Mais, en réalité, seuls les terrains situés au bord de l'avenue du Château trouvent rapidement acquéreurs.
Le reste des terrains se vend plus difficilement. Une grande partie du lotissement restera même invendue jusqu'en 1904.
Ce constat conduit Eugène Engrand, grand défenseur du château de Maisons et de son parc, à écrire :
" …Ce triste lotissement, qui fut une véritable profanation, n'eut pas même l'excuse d'être une bonne affaire. "

Les atteintes portées à la cour du château sont irrémédiables.
Ces modifications ont supprimé de manière définitive l'avant-cour et la cour d'honneur du château telles qu'elles avaient été réalisées au 17ème siècle par Mansart pour souligner la majesté du château.

Le lotissement du petit parc constitue une profonde transformation de l'environnement immédiat du monument. Le château perd ainsi l'espace qui permettait d'assurer sa mise en valeur et qui le protégeait encore de l'environnement urbain. Ces modifications tendent désormais à le placer au cœur de la ville et à le mêler au tissu urbain.

2ème Acte : 1904, la spéculation menace directement le château
Malgré les difficultés rencontrées par le lotissement Grommé, la spéculation ne se décourage pas. Elle va reprendre plus tard, en 1904. Allant jusqu'au bout de sa logique, elle va s'attaquer au dernier obstacle qui empêche encore sa progression : le château.
Le château, qui se trouve désormais dans un espace réduit, apparaît dépouillé de la majeure partie de ses jardins et de ses dernières dépendances. Il est peu à peu abandonné par son propriétaire. Il n'est plus habité et il cesse d'être entretenu.

Grommé a tenté de le vendre. A deux reprises des propositions de rachat lui ont été faites pour y installer des annexes de grands établissements scolaires parisiens. Puis une troisième proposition pour y établir une exposition - vente permanente de meubles d'art.
Mais Grommé s'est montré, chaque fois, très exigeant sur le prix et les négociations n'ont jamais abouti.

En 1900, à la mort de Grommé, ses deux héritiers ne sont pas intéressés par cette propriété et ils cherchent à la revendre.
En 1903, une option est prise par un homme d'affaires américain qui souhaite acquérir le château pour y installer un casino, mais celui-ci renonce finalement à son projet.
En janvier 1904, enfin, une promesse de vente est signée en faveur d'un certain Joseph Simondet, promoteur immobilier. Il s'engage à acheter le château et l'ensemble des terrains qui l'entourent soit 275 000 m2 pour la somme de 550 000 F.

Dés la signature de la promesse de vente, il annonce ses intentions : il veut démolir le château, revendre les œuvres d'art et les matériaux ainsi récupérés et lotir toute la superficie dégagée par la destruction du château et toute la superficie restante du petit parc.
Il veut ensuite faciliter l'accès aux différents lots par le tracé de nouvelles rues et particulièrement d'une nouvelle voie : l'avenue Richelieu, prolongeant le pont de Sartrouville jusqu'à l'avenue du Château et passant donc sur les terrains libérés par la destruction du château.
Pour réaliser son projet, il crée une société : " La société anonyme des terrains du château de Maisons-Laffitte ".
Le château de Maisons avait bien été classé monument historique par la loi du 3 mars 1887. Mais, pour devenir effectif, le classement devait recevoir, selon les dispositions de cette loi, l'accord du propriétaire. Or Grommé et ses successeurs avaient toujours refusé leur autorisation pour entériner ce classement.
Rien ne pouvait donc juridiquement s'opposer à la démolition.

Simondet va pouvoir réaliser son projet de lotissement. Projet qui prévoit d'utiliser tout l'espace disponible jusqu'à la Seine soit au total 275 000 m2 de terrain et de réaliser des lots de 700 à 1500 m2.


   

Comment le château a-t-il été sauvé de la démolition ?

L'annonce de cette nouvelle provoque d'abord un choc pour les résidents du parc de Maisons-Laffitte. Ceux-ci réalisent que si le château disparaît c'est, en quelque sorte, le parc qui va perdre son âme.
La réaction a été très rapide. Dès la signature de la promesse de vente et l'annonce de la démolition du château, les habitants du parc se mobilisent.
L'association syndicale du parc (ASP) constitue pour eux le cadre d'organisation pour l'opposition au projet.
L'action est préparée et discutée lors de la réunion des syndics du parc.

Eugène Engrand, l'un des propriétaires de villa du parc, met toute son énergie au service de cette cause et il devient très vite le meneur et le porte-parole des propriétaires.
Il était depuis 1888, l'un des syndics de l'association syndicale.
Au nom de l'ensemble des propriétaires, Eugène Engrand va alerter l'opinion, solliciter l'appui de personnalités politiques et intervenir auprès des Beaux-Arts pour tenter d'empêcher l'irréparable.

Une campagne de presse
Engrand est persuadé qu'il est essentiel d'obtenir le secours de la presse pour faire connaître la situation et pour sensibiliser l'opinion. Il prend donc contact avec un journaliste de ses relations : André Hallays. Celui-ci rédige un premier article qui paraît dans le " Journal des débats " le 31 janvier 1904 et qui annonce la destruction prochaine du château.

Durant les jours et semaines qui suivent, de nombreux journaux, de toutes opinions, font état de la démolition annoncée du château de Maisons et expriment leur indignation. Ainsi " Le Figaro " dès le 1er février 1904.
C'est le cas aussi de " L'illustration " qui, le 13 février 1904, consacre un long article à l'évènement et qui écrit :
" Tous ceux qui connaissent l'admirable château de Maisons-Laffitte et ceux là surtout qui l'ont visité en détail, n'apprendront pas sans un vif regret sa disparition prochaine…C'est donc pour une spéculation probablement médiocre que nous allons voir disparaître le chef d'œuvre de Mansart. "
Le 19 février, un nouvel article d'André Hallays paraît dans le " Journal des débats ". Le journaliste revient plus longuement sur l'évènement et s'exprime en ces termes :
"... La destruction est chose décidée. Le domaine vient de tomber entre les mains d' un marchand de terrains. Celui-ci a l'intention de lotir ce qui reste du parc.
Quant au château, on arrachera d'abord des murailles les magnifiques cheminées et les incomparables sculptures qui les décorent. On les vendra. Puis on rasera la construction…
L'administration des Beaux arts assiste impuissante à cet acte d'abominable vandalisme..
"

Plusieurs journaux régionaux réagissent : " L'écho de Seine et Oise ", " Le Réveil de Seine et Oise " ou " la Liberté de Seine et Oise ".
Le journal " L'avenir de Saint-Germain " évoque aussi l'évènement le 14 février puis le 28 février 1904 en manifestant son indignation : " …notre château, chef d'œuvre de Mansart, que des vandales cherchent en ce moment à faire disparaître pour la plus grande gloire de leur porte-monnaie. Ce sont des marchands de biens pour qui l'argent n'a pas d'odeur… "

La campagne de presse a suscité une prise de conscience du sacrilège que représenterait la destruction du château.
De nombreuses personnalités du monde des arts et du monde politique réagissent et en appellent à l'intervention de l'Etat.
Plusieurs députés de la Commission de l'Instruction Publique et des Beaux-arts interviennent en interpellant le Ministre. Les députés Berger, Aynard et Adrien de Montebello viennent à Maisons-Laffitte. Ils sont reçus par Eugène Engrand.
Maurice Berteaux, député de Seine et Oise (1ère circonscription de Versailles qui englobait Maisons-Laffitte), intervient aussi auprès du Ministre et du Directeur des Beaux Arts et rencontre même à plusieurs reprises le promoteur immobilier, pour tenter de trouver avec lui une solution qui éviterait la démolition.

L'association syndicale du parc est encouragée dans son combat par l'indignation que suscite l'annonce de la démolition. Elle multiplie ses démarches et ses interventions. Elle explore toutes les possibilités de s'opposer au projet. Elle tente, notamment, de rechercher un artifice juridique qui permettrait de rendre effectif le classement du château comme monument historique. Elle rencontre pour cela, à plusieurs reprises, le Maire de Maisons-Laffitte, Maurice Duverdy, le député Maurice Berteaux et le directeur des Beaux Arts : Henri Marcel.

Il faut rappeler que cette campagne de presse et toutes les réactions qu'elle a engendré interviennent très vite, dans l'intervalle entre la signature de la promesse de vente et la signature de l'acte définitif de vente.

La réaction du promoteur immobilier
Le promoteur apparaît surpris de constater la réaction engendrée par son projet de démolition. Il ne s'y attendait pas.
Il cherche alors à se justifier : " …Il faudrait être milliardaire et audacieux pour habiter, à notre époque, le château de Maisons-laffitte ! Et alors que faire ? …" écrit-il.
Il se réfère aussi à la pratique du moment de procéder à des lotissements du même type, dans d'autres lieux de la banlieue parisienne, pour justifier son projet.
Mais surtout, la vigueur de la réaction qui s'est manifestée le conduit à attendre avant de mettre à exécution son projet de démolition. Il réalise qu'il peut même tirer parti de l'inquiétude qui s'est développée.
Ainsi, dés le début du mois de mars 1904, il lance une proposition en forme de défi. Il indique qu'il veut bien renoncer à son projet, à la condition que l'Etat ou un autre acquéreur lui rachète le château. Il laisse donc toujours planer au dessus du château la menace de démolition.
Il annonce dans plusieurs journaux qu'il fait une offre de cession du château avec 20 000 m2 de terrain pour une somme de 300 000 F. Et selon Simondet, 300 000 F pour 2 ha, cela correspondrait seulement au prix du terrain.
La proposition de Simondet est annoncée par le " Journal des débats ", dans son numéro du 2 mars 1904.
Dans une autre lettre, datée du 3 mars 1904, adressée au directeur du journal " L'avenir de Saint-Germain ", Simondet lance son défi :
" ...Mais il est fort à craindre qu' à la critique plus ou moins littéraire, s 'arrêteront les efforts les plus actifs et que l'Etat, Administrations et riches particuliers laisseront disparaître le château, chef d 'œuvre de Mansart, devenu sans utilité pratique et d'entretien trop coûteux… "
" ...Si le château est démoli … c' est qu'il n' aura pas trouvé acquéreur ni de la part de l'Etat, ni de la part de qui que ce soit, même pour le prix des 20 000 mètres de terrain qui lui seraient affectés. Il n' y a donc plus à crier au vandalisme, mais aux nécessités des temps présents… "

A la suite de la campagne de presse, la commission des antiquités et des arts de Seine et Oise, directement concernée par l'avenir d'un monument menacé sur son territoire, décide de se rendre à Maisons-Laffitte le 3 mars pour visiter le château.
Le journal " L'avenir de Saint-Germain " annonce cette visite et appelle ceux de ses lecteurs, soucieux de défendre ce monument menacé, à accompagner les membres de la commission dans la visite du château.
Joseph Simondet, réagit vivement à cet appel :
"…Vous avez tort de provoquer une visite en masse du château sans l'assentiment du propriétaire ; je vous préviens que l'accès de la propriété vous sera refusé si vous êtes plus d'une dizaine ; il n'y a qu'un seul gardien au château et il ne peut pas, à lui seul, servir de guide à un plus grand nombre de visiteurs ; je lui donne des instructions en ce sens… "
Il intervient comme s'il était déjà le propriétaire.

La visite a lieu à la date annoncée. Ce jour là, plus de 150 personnes étaient présentes, venues de Maisons-Laffitte et des environs, pour accompagner la commission. Personne n'est refoulé. Des personnalités du monde des arts étaient également présentes.

Dans le procès verbal de la réunion de la commission qui s'en est suivi, il est fait état de la volonté de la commission de trouver une solution qui permettra, d'empêcher : "…un véritable acte de vandalisme qui dépouillerait la France d'un chef d'œuvre qui fait partie de son patrimoine artistique. "

La visite de la commission constitue même une occasion de polémique locale. En effet, le journal " L'avenir de Saint-Germain ", dans son numéro du 13 mars, relève l'absence de Maurice Duverdy, maire de Maisons-Laffitte, lors de la visite de la commission et souligne, par contre, la présence de M. Foulon, maire de Sartrouville.
Le journal accuse la municipalité de ne rien faire pour sauver le château :
" Si ce doit être le glas du château de Maisons-Laffitte, la population de notre commune, saura, à l'avenir, à qui s'en prendre. Elle pourra, par exemple, se demander comment et pourquoi, le jeudi 3 mars, la commission des antiquités et des arts de Seine et Oise ne trouva au château de Maisons pas un seul des membres de la municipalité de Maisons-Laffitte pour lui en faire les honneurs… "
Il est vrai que rien n'obligeait le maire à être présent, mais le fait qu'aucun des membres du conseil municipal ne soit venu pour accueillir la commission, est surprenante.
Ce fait est d'autant plus exploité qu'il existe une divergence politique entre le maire, conservateur, et le journal de tendance radical-socialiste, alors que les élections municipales sont prévues pour le 1er mai 1904.

L'acte définitif de vente intervient le 10 mars 1904.
Devenu officiellement propriétaire, Simondet lance donc son projet de lotissement autour du château ainsi que sur le reste des terrains qu'il vient d'acquérir.

Il est paradoxal de constater que Simondet, qui a voulu détruire le château, n'hésite pas à utiliser la présence du château comme argument commercial pour vendre les parcelles de terrain. C'est ainsi que le document publicitaire joint au plan du lotissement de 1904, comporte la mention :
" Terrains à bâtir, boisés ou non, à 400 m de la gare, autour du magnifique château historique, ce chef d'œuvre de Mansart, sur le coteau de la Seine à environ 1500 m de la forêt de Saint-Germain. "

De même, l'affiche publicitaire de l'opération, intitulé " Parc du Château de Maisons-Laffitte ", présente une vue du château.

L'action de la direction des Beaux-Arts
Le Directeur des Beaux-Arts, Henri Marcel, déploie toute son énergie pour trouver une solution.
Sous la pression de Maurice Berteaux et d'Eugène Engrand, il prend une mesure conservatoire : Il demande au Préfet de Seine et Oise de préparer un arrêté " provisoire " d'interdiction de la démolition.
Il est partisan du rachat du château par l'Etat mais le budget des Beaux-Arts, plutôt indigent, ne lui permet pas de réaliser cette acquisition au prix demandé. Il apparaît, en même temps, impossible d'obtenir du Parlement le vote d'un budget exceptionnel pour cette opération.
Henri Marcel recherche alors d'autres possibilités de rachat par des fonds publics ou par des fonds privés.
C'est ainsi qu'il encourage le Conseil Général de la Seine à racheter le château pour un projet d'installation d'un hôpital psychiatrique, mais l'affaire n'a pas eu de suite.
Un autre acquéreur souhaitait acheter le château avec 100 000 m2 de terrain pour y installer un établissement d'hydrothérapie. Les négociations ont entraîné, en avril 1904, une interruption des travaux déjà engagés. Mais aucun accord n'a pu être trouvé.
Certaines personnalités locales avaient imaginé de lancer une souscription publique auprès des habitants de Maisons-Laffitte pour constituer les fonds nécessaires au rachat du château. Mais cette idée n'a pas été retenue.

Les journaux ont évoqué d'autres projets de rachat et d'utilisation du château : le siège d'une usine, une pouponnière départementale ou encore un casino, mais ces projets n'ont pas eu de suite.

Aucun projet d'acquisition n'ayant pu aboutir, Henri Marcel se retrouve seul pour trouver la solution. Il décide alors de négocier avec le promoteur. Il obtient ainsi une baisse du prix de vente de 300 000 F à 200 000 F et des délais de paiement.
Pour financer, il finit par trouver une solution budgétaire, avec l'accord de Joseph Chaumié, Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts.
Mais en contrepartie des concessions accordées par le vendeur, il doit accepter une réduction de la superficie du terrain autour du château. Celle-ci passe de 2 ha à moins de 1 ha ( 9653 m2).

Et c'est ainsi que le rachat du château par l'Etat est signé le 12 janvier 1905.


   

 

Conclusion
La période 1877 à 1904 constitue un épisode dramatique de l'histoire du château de Maisons : le château pris dans cette spirale de la spéculation immobilière qui le condamnait à la démolition.

C'est l'utilisation du pouvoir de la presse qui, en sensibilisant l'opinion et les responsables politiques, aura permis de sauver le château.
De cette période nous retiendrons particulièrement : l'action d'Eugène Engrand et d'Henri Marcel, deux hommes opiniâtres dont la contribution aura été décisive, mais aussi celle du journaliste André Hallays et celle du député Maurice Berteaux.

Le château était sauvé par l'Etat. Mais dans quelles conditions ?
Le monument était condamné à être de plus en plus étouffé par son environnement urbain.
Le plan du lotissement redéfini prévoyait la mise en vente de plus de 150 parcelles autour du château dans un espace quadrillé par de nouvelles voies.
Le château était lui-même enserré sur ses 4 côtés par de nouvelles rues longeant au plus près les murs de la cour.

Afin de redonner un peu d'oxygène à l'œuvre de Mansart, l'Etat rachètera par la suite des terrains voisins.
A partir de 1905, le gouvernement comptera, parmi ses Ministres, un Sous Secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, Etienne Dujardin-Beaumetz, qui occupera longtemps ce poste, sous plusieurs gouvernements successifs, et qui aura à cœur de compléter l'œuvre accomplie par Henri Marcel pour sauver le château.
Dujardin-Beaumetz réussira à faire racheter par l'Etat, entre 1910 et 1930, environ 4 ha supplémentaires de terrain.
Cette nouvelle action permettra de redonner progressivement au château de Maisons un environnement un peu plus digne de sa valeur artistique.
Néanmoins, le bilan de cette période de la fin du 19ème et du début du 20ème reste très lourd pour l'environnement immédiat du château de Maisons.


   

 


Sources historiques et bibliographiques

- Collection du Journal des débats de l'année 1904 (Bibliothèque Nationale)
- Collections de différents journaux nationaux et régionaux de l'année 1904
- Procès verbaux de réunions de l'Association Syndicale du Parc
- Documents des archives municipales de Maisons-Laffitte
- Cahier des charges du lotissement Simondet
- Procès verbal de réunion de la commission des arts et antiquités de Seine et Oise (Bibliothèque de recherche historique de la ville de Paris)
- Articles divers des cahiers du vieux Maisons et des cahiers de Maisons
- Cueille (Sophie), Maisons-Laffitte, 1630-1930. Parc, paysage et villégiature, Paris, Editions du patrimoine, coll."Cahiers du patrimoine", 1999.
- Poisson (Georges), De Maisons-sur-Seine à Maisons-Laffitte, Maisons-Laffitte,1993.
- Engrand (Eugène) Le château de Maisons de l'an V de la république à nos jours,1913
- Stern Jean) Le château de Maisons-Laffitte, 1934

 
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